Face au réchauffement climatique, les entreprises sont tenues de réduire leurs émissions de CO2, d’où la mise en œuvre de stratégies de décarbonation. Si cet objectif est a priori positif, il suscite de nombreuses questions, à la fois sur les technologies qui doivent être développées et sur les transformations économiques et sociales que ce changement technologique est susceptible de provoquer. Si, comme en témoigne la situation environnementale actuelle, les technologies basées sur les énergies fossiles ne sont pas sans danger, celles visant à réduire les émissions de CO2 ne le sont pas non plus, et pour certaines d’entre elles, elles ne sont pas matures pour être développées à une échelle industrielle, et surtout – paradoxe ?! – elles sont fortement consommatrices d’énergies fossiles. Par ailleurs, le développement de ces nouvelles technologies passe par l’acquisition de nouvelles compétences et de nouveaux savoirs, mais est également susceptible d’avoir des effets négatifs sur l’emploi.
En France, à l’heure actuelle, les émissions industrielles de CO2 se concentrent principalement à Dunkerque et à Fos-sur-Mer, qui abritent des unités de production du groupe international sidérurgique ArcelorMittal, le deuxième producteur mondial d’acier. Le site de Dunkerque dans les Hauts-de-France est ainsi la plus grande unité de production d’acier en Europe.
Le travail d’investigation qui a été mené à Dunkerque est basé sur des entretiens menés avec, à la fois, des managers en charge de la décarbonation et des représentants syndicaux (de la CGT) de la même entreprise, afin de connaitre les raisons qui ont conduit celle-ci à mettre en œuvre une stratégie de décarbonation, les moyens mis en œuvre (notamment les technologies) pour atteindre les objectifs de décarbonation, les difficultés auxquelles elle est confrontée pour réaliser son projet, et la position syndicale sur la stratégie de l’entreprise.
Peu de travaux de recherche en sciences humaines et sociales sur la décarbonation de l’industrie se sont focalisés à la fois sur les managers et les représentants syndicaux. La décarbonation est généralement appréhendée comme une question strictement technique relevant du management de l’entreprise et se résumant à un choix technique relevant d’un calcul en termes de coûts/avantages. Pourtant, la décarbonation, par le changement technique qu’elle induit dans les entreprises, a des impacts économiques et sociaux importants : création et destruction d’emplois, et évolution des compétences des salariés, bien que la Loi Climat et résilience d’août 2021 donne de nouveaux droits aux salariés. Le comité social et économique peut en effet se saisir de prérogatives environnementales.
D’où notre question de recherche : comment les organisations syndicales, en tant que représentantes institutionnelles des salariés et instances de défense de leurs intérêts, pourraient-elles jouer un rôle dans le processus de transformation de l’entreprise dans le cadre de sa stratégie de décarbonation ? Quelles sont les positions des deux parties (dirigeants et salariés via les représentants syndicaux) dans ce contexte de changements profonds des techniques utilisées par les entreprises : les organisations syndicales sont-elles opposées à toutes formes de changement touchant l’entreprise, par crainte qu’il ne conduise à une dégradation des conditions de travail et/ou des destructions d’emplois, ou cherchent-elles à influencer l’entreprise dans sa mise en œuvre du changement ?
Les conclusions auxquelles aboutit ce travail d’investigation sont assez négatives bien que partant d’une convergence de vue positive entre managers et représentants syndicaux sur la nécessité de décarboner les équipements industriels. En effet, si les représentants syndicaux pouvaient se montrer inquiets sur les destructions d’emplois consécutives aux investissements en matière de décarbonation, depuis un an environ, l’inquiétude réside davantage sur des destructions d’emplois consécutives à la dégradation du contexte économique mondial.